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CENTRAFRIQUE: Politique : Touadéra et Sarandji, Grimari la ville de René Maran ne tombera pas entre les mains des envahisseurs !

05 Nov

Après quelques semaines d’accalmie, faisant suite au retour à l’ordre constitutionnel au lendemain de la brillantissime élection du Pr Faustin Archange Touadéra, candidat de la politique de la rupture, à la magistrature suprême de l’Etat, mais qui peine depuis lors à la mettre en œuvre, les démons de la violence et les buveurs du sang des centrafricains ont repris leurs funestes et macabres activités. Partout dans les villes où ils sont installés et dans les 12 préfectures sous leur contrôle, règnent la terreur et la désolation. Grimari, située à 80 km de Bambari, chef – lieu de la Ouaka, est devenue ces derniers temps, après le massacre de Kaga – Bandoro au vu et au su du contingent pakistanais des forces onusiennes, une ville martyre où plane la psychose de l’imminente arrivée des tchadiens de Nourreldine Adam et des éléments du mercenaire nigérien, un certain Ali Darass.
Mais, quoique abandonnée par les nouvelles autorités et dépourvues de moyens de défense, les populations s’organisent et résistent héroïquement, comme leurs ancêtres dans l’Oubangui – Chari face aux colonisateurs. Une résistance qui vaut la peine d’être soutenue par tous les combattants de la liberté et de la démocratie, n’en déplaise aux thuriféraires du régime qui dénoncent l’agressivité de leur plume. Souvenez – vous tout simplement de Batouala, le roman de René Maran !
Comme on dit dans ce cas-là : »Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait pure coïncidence, mais un peu prémonitoire quand même ».
Batouala, un roman prémonitoire
S’il est une œuvre littéraire sur la Centrafrique qui mérite une nouvelle lecture à un moment où les affres des exactions de la Séléka font rage, c’est bien le roman Batouala, véritable roman nègre de René Maran. Prix Goncourt en 1921. Certains me diront ici que ce roman est tombé dans la désuétude, à quoi bon d’en parler encore ? Erreur ! Ma grand-mère m’a toujours appris que les vieilles marmites font de bonnes sauces. De toute façon, le roman Batouala nous renvoie à une question fondamentale : Quelles armes littéraires nos aînés écrivains nous ont-ils léguées pour dénoncer l’injustice ? Cette question doit nous permettre de comprendre que les mots, les choix d’écriture peuvent aussi être des armes redoutables. Le plaidoyer, le pamphlet, l’ironie, les portaits satiriques sont des armes littéraires que certains auteurs comme René Maran, Ferdinand Oyono, Cheick A. Kane, Birago Diop, Sammy Mackfoy, E. Goyémidé, etc…ont maniées à la perfection pour combattre toutes formes d’injustice : elles gardent toute leur pertinence aujourd’hui pour permettre à de futures générations de mieux dénoncer l’injustice et d’entrer pleinement dans le débat. Il s’agit de faire comprendre que porter un jugement critique sur la société n’est pas nouveau. Beaucoup d’écrivains (figure de l’intellectuel) se sont inscrits avec l’arme du langage au cœur de ces combats. Je ne suis ni un spécialiste de la littérature, ni un critique littéraire, mais je fais ici, à ma manière, la relecture de ce roman tant étudié dans une grille militante renouvelée.
Précurseur de la négritude pour les uns, roman anticolonialiste pour les autres, Batouala n’en finit pas de se profiler comme un fil rouge à travers les différents épisodes que vit la RCA. En effet, Batouala mérite qu’on l’appréhende comme une œuvre prémonitoire dans son acception stricte. C’est sans nul doute, un des rares romans, dans le champ de la littérature coloniale, qui non seulement autorise le jugement et la réflexion venant des indigènes sur la colonisation et l’exercice de l’autorité coloniale dont ils sont les victimes, mais aussi semble dépeindre ce que nous vivons aujourd’hui. Relisons, par exemple, cette ligne qui illustre l’insomnie actuelle du peuple centrafricain : Le grand chef Batouala ne peut plus dormir comme avant dans la quiétude de sa haute brousse. De nombreux soucis l’empêchent de rejoindre  » Le doux feu intérieur du sommeil  » : ses fonctions rituelles, la proximité des chasses, l’éloignement manifeste de sa femme… Et surtout, cette sourde rumeur qui répète que l’homme blanc accable l’homme noir et le traite moins bien que son chien. Batouala, pourra-t-il encore vivre heureux au bord du grand fleuve Nioubangui ?
Relire Batouala impose donc la nécessité de relever les similitudes entre toutes les exactions coloniales commises dans ce petit poste de Grimari et celles que subit le centrafricain aujourd’hui. Batouala se veut d’abord et avant tout un témoignage perspectif sur la vie quotidienne en colonie. Mais, il s’adapte également à toutes les situations où le dominé, sans être ignorant de son statut, transpose la sourde hostilité qu’il ressent à l’égard du dominateur en de formes nouvelles et plaisantes d’expressions telles que : Nous ne sommes que des chairs à impôts. Nous ne sommes que des bêtes de portage. Des bêtes ? Même pas. Un chien ? Ils le nourrissent, et soignent leur cheval. Nous, nous sommes pour eux, moins que des animaux, nous sommes plus bas que les plus bas. Ils nous crèvent lentement. (Maran, 1938, p.98). Cette diatribe retrouve son écho dans l’allocution de son Excellence CHARLES DOUBANE, Ambassadeur Représentant de la RCA auprès des Nations Unies le 14 Août 2013 : « Le pays est livré comme butin de guerre à ceux qui se sont érigés comme administrateurs, percepteurs d’impôts, ou commandants de zone. La situation est dramatique à l’intérieur du pays où vit le 4/5 de la population… en ce sens que le peuple est pris en otage et que sa cohésion sociale est en train d’être déchirée par l’imposition de coutumes venues d’ailleurs. »
Relire Batouala et dire les maux
En fait, le poste de Krébédjé [figure de la RCA] dont le site est admirablement dépeint au début du récit (p.81) jouissait d’une époque précoloniale faite d’abondances, d’opulences, de foules nombreuses réparties en groupes ethniques, vivant en paix, dans la gaieté et dans l’insouciance (p. 81-86) comme le fait dire R. Maran aux personnages : « les belles journées, que les belles journées de cette époque ! Point de souci ! Ya ! aba, c’était le beau temps (p.92). Il n’y avait, dit-il, pas de portage, ni de caoutchouc et l’on pensait qu’à boire, à manger, à dormir, à danser, à chevaucher nos femmes ». René Maran nous présente, en une page, ce que pouvait être la vie quotidienne des Bandas avant l’arrivée des Européens [envahisseurs]. Une belle époque qui plonge chaque centrafricain dans ses vieux souvenirs de « Bangui la coquette ». L’époque coloniale [arrivée des envahisseurs], quant à elle, marque l’arrivée des premiers Européens [qu’on peut les identifier à nos envahisseurs] « emportant fétiches, marmites, poules, nattes, et se repliant sur Krébédjé » (idem). « Désormais, la plus norme tristesse règne par tout le pays noir. Les blancs sont ainsi faits que la joie de vivre disparaît des lieux où ils prennent quartier » (p.94) [suivez mon regard]. « Aha ! les hommes blancs de peau [ou enturbannés]. Qu’étaient-ils venus chercher, loin de chez eux, en pays noir ? Comme ils feraient mieux, tous, de regagner leurs terres et de ne plus en bouger » (p.21). Mais le père de Batouala, submergé par une lassitude violente due aux exactions coloniales, trouve refuge derrière des mots de résignation : « Mes enfants, tout ce que vous dites n’est que l’expression de la vérité. Seulement, vous devriez comprendre qu’il n’est plus le temps de songer à réparer nos erreurs. Il n’y a plus rien à faire. Résignez-vous. N’étant pas les plus forts, nous n’avons qu’à nous taire… » (p.99). Ainsi, il recommande aux bandas de garder les frandjés…comme on garde ses poux » (p.91). Une résignation qui ne trouve plus place aujourd’hui dans nos esprits. Car, la légendaire hospitalité centrafricaine se paie aujourd’hui en monnaie de singe. Larmes aux yeux, nous ne pouvons que reprendre une chanson de Luambo Makiadi (1938-1989), alias Franco de T.P. OK Jazz qui, avec une verve virulente s’en prenait aux dominateurs. Le tube Ozalaka très impoli en est une belle illustration. Chanson par laquelle il dénonce pêle-mêle des comportements flagrants d’impolitesse à l’égard de celui qui te fait du bien. Si le sous-titre de la chanson est une interrogation : Ponanini osala bongo (=Pourquoi te comportes-tu ainsi ?), la mélodie, elle, fustige le manque criard d’éducation.  » Ozalaka (tu es) très impoli, mal élevé ; On ne parle que de toi. Sur la route, tout le monde te montre du doigt. Améliore ton caractère. Cesse de parler aux gens sans te brosser les dents…Se rendre chez les gens à l’improviste, sans frapper à la porte… » Voilà le message à donner à nos oppresseurs, à ceux qui abusent de notre gentillesse.

In fine, on peut affirmer que Batouala a le statut d’une arme littéraire contre l’injustice. La scène des exactions des blancs dont il rend compte, témoigne à elle seule, de la lutte de René Maran pour la défense des personnages contre les envahisseurs et contre toutes formes d’oppressions et d’injustice que subissaient le dominé. Le mérite de ce roman est non seulement le fait de s’adapter aux réalités actuelles, mais aussi de nous montrer ce qu’il y a d’introspectif. Portons un regard en nous-mêmes, un regard intérieur.

Pr Jimi ZACKA
Théologien, Anthropologue

 

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